Par Benjamin Sant · Mis à jour le 24/09/2026
Une boule de feu qui envahit l'habitacle, une fumée brûlante qui remplit les poumons, un véhicule de plusieurs tonnes soulevé comme un jouet. Ce matin-là en Afghanistan, Laurent Berna, ancien sous-officier parachutiste du 3e régiment parachutiste d'infanterie de marine, croise la route d'un kamikaze lancé contre son convoi avec quatre-vingts kilos d'explosifs. Il survit. Mais l'histoire ne s'arrête pas à l'explosion. Elle se poursuit des années plus tard, dans le silence d'une voiture familiale et dans les nuits sans sommeil d'un homme qui doit réapprendre à vivre avec un cerveau transformé par le traumatisme.
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L'attentat s'est joué en quelques secondes vécues comme une éternité
Le convoi progresse selon un protocole strict : un véhicule blindé léger devant pour stopper la circulation, un VAB derrière pour empêcher toute approche. Laurent Berna conduit au centre, avec l'autorité qu'il protège à ses côtés. Un véhicule redémarre soudain et fonce droit sur lui. Le coup de volant qu'il donne pour l'éviter ne change rien : l'explosion survient, incontrôlable et totale.
Ce que Laurent Berna décrit ensuite relève d'un phénomène connu des spécialistes du stress opérationnel : la distorsion temporelle. L'explosion dure en réalité deux ou trois secondes, mais son cerveau l'enregistre comme si elle avait duré de longues minutes. Il est capable de décrire avec une précision troublante le visage du conducteur suicidaire, ou encore la position de la charge à l'arrière du véhicule d'après la façon dont celui-ci s'est soulevé. Les gendarmes chargés de l'enquête peinent d'abord à croire à ces détails, avant de comprendre qu'ils correspondent exactement aux faits.
Sur le moment, la peur n'apparaît pas pendant l'explosion elle-même. Elle surgit juste après, quand Laurent Berna réalise que le convoi est totalement à découvert, avec un bâtiment à étages juste derrière eux et un homme sur une moto, téléphone à l'oreille, qui pourrait très bien être en train de transmettre des renseignements à d'éventuels tireurs.
La décision de repartir immédiatement a été un choix collectif sous tension
Face à l'attente annoncée d'une heure avant l'arrivée des renforts, rester sur place à découvert n'est pas envisageable. Laurent Berna vérifie rapidement que son véhicule roule encore malgré les pneus crevés, que les freins répondent. Le véhicule de tête n'a subi aucun dommage. La décision est prise de rallier une base américaine plus proche plutôt que le camp français initialement prévu, pour éviter de traverser toute la ville.
Cet épisode illustre une réalité essentielle de la formation militaire : les automatismes acquis pendant des années d'entraînement prennent le relais quand la réflexion consciente n'a plus le temps de s'exercer. La sécurisation immédiate autour du véhicule, la répartition des rôles, la prise de décision rapide malgré l'incertitude, tout cela s'enclenche sans discussion prolongée.
Le choc post-traumatique ne se déclare pas immédiatement mais s'installe insidieusement
Contrairement à une idée reçue, Laurent Berna n'a ressenti aucun effondrement psychologique dans les jours qui suivent l'attentat. Il reste onze jours en observation sur la base, et sa seule hâte est de repartir en mission. Le syndrome post-traumatique, lui, se construit progressivement, sur plusieurs années, à travers une accumulation de petits signaux qu'il ne sait pas encore interpréter.
L'hypervigilance s'installe en premier et ne le quittera jamais complètement. Il commence à passer ses nuits à chercher des informations sur l'Afghanistan, incapable de se détacher des camarades laissés derrière lui. Sa fille le retrouve parfois devant la télévision au milieu de la nuit. Le véritable électrochoc survient deux ans après l'attentat, alors qu'il conduit ses filles à l'école. Deux tas de pierres dans un champ, identiques à ceux utilisés en Afghanistan pour repérer l'emplacement d'une mine, déclenchent chez lui un freinage brutal et incontrôlé. Ce jour-là, il comprend qu'il ne va pas bien.
Laurent Berna insiste sur un point médical essentiel : on ne guérit pas d'un syndrome post-traumatique, au sens où la guérison signifierait un retour à l'état initial. Les examens montrent que le fonctionnement cérébral change durablement après un traumatisme. Mais cette transformation n'est pas nécessairement négative. Elle peut, selon lui, être mise au service d'une évolution positive plutôt que subie comme une fatalité.
La thérapie EMDR a permis une avancée plus rapide que des années de suivi classique
Après avoir traversé une période difficile, marquée notamment par un manque de reconnaissance institutionnelle de son état à une époque où le sujet restait tabou dans l'armée, Laurent Berna découvre une technique qui va changer sa trajectoire : l'EMDR. Cette thérapie s'appuie sur des mouvements oculaires guidés qui reproduisent le mécanisme naturel du cerveau pendant le sommeil, lorsque celui-ci archive les événements vécus dans la journée.
Le principe consiste à revivre l'événement traumatique en séance tout en suivant un point lumineux ou un stylo à une certaine fréquence, ce qui force le cerveau à classer l'événement comme terminé plutôt que de le laisser resurgir en boucle. Laurent Berna témoigne avoir progressé davantage en six mois d'EMDR qu'en quatre années de thérapie classique. Le chemin n'a pourtant rien d'un raccourci confortable : revivre les images est difficile, et les effets ne sont pas toujours immédiats selon l'ancienneté du traumatisme.
Il insiste également sur le fait que cette technique ne concerne pas uniquement les traumatismes de guerre. Il l'a recommandée à des proches touchés par des violences conjugales ou des accidents de la route, avec des résultats parfois spectaculaires en quelques séances seulement.
Le parcours vers le 3e RPIMA est passé par des choix inattendus
L'engagement militaire de Laurent Berna commence par une déception. Convoqué pour son service national, il découvre son affectation au treizième régiment de dragons parachutistes, sans savoir où se trouve ce régiment ni ce qu'il représente. Il se retrouve en réalité affecté au service action de la DGSE, où il côtoie pendant dix mois des opérateurs d'exception dans un cadre clandestin.
Plutôt que de s'engager directement dans cette filière, il choisit de tenter le concours de l'école nationale des sous-officiers actifs, qu'il réussit. Il en sort major de promotion, ce qui lui permet de choisir son affectation en priorité. Son choix se porte naturellement sur le 3e RPIMA, où il servira une dizaine d'années.
Son premier chef de section lui inflige une leçon fondatrice dès son arrivée : le statut de major de promotion ne vaut rien sur le terrain, où seuls comptent l'exemplarité et l'apprentissage auprès des sous-officiers expérimentés. Ce chef de section, entré simple soldat et devenu officier au sein du même régiment, ne demandait jamais à ses hommes de faire quelque chose sans être lui-même en première ligne. Laurent Berna affirme devoir à cet homme les fondements de tout son commandement ultérieur.
Choisir sa voie d'engagement dépend d'un objectif personnel clairement identifié
Interrogé sur le choix entre engagement direct et parcours de sous-officier via une école militaire, Laurent Berna refuse de trancher dans l'absolu. Tout dépend de l'objectif poursuivi. Celui qui vise absolument un régiment précis a intérêt à candidater directement, car une école de formation ne garantit aucune affectation particulière à la sortie. Celui qui privilégie une progression de carrière peut au contraire miser sur la performance en formation pour obtenir de meilleures opportunités plus tard.
Il illustre son propos avec l'exemple d'un camarade de promotion qui a délibérément choisi un régiment moins prestigieux, avec l'objectif d'y devenir rapidement le meilleur élément et de candidater chaque année pour rejoindre le premier régiment parachutiste d'infanterie de marine. La stratégie a fonctionné en quelques années seulement.
Pour les candidats à l'engagement, Laurent Berna recommande de multiplier les sources d'information avant de se fixer sur une spécialité, exactement comme on recouperait un renseignement opérationnel. Il cite l'exemple de son demi-frère, orienté un temps vers l'artillerie sous prétexte que cette filière permettrait de faire de la mécanique, alors qu'une orientation directe vers les régiments du matériel lui aurait offert une carrière plus cohérente avec sa passion réelle.
Son conseil final tient en une conviction simple : se donner les moyens d'atteindre son objectif sans se fixer de limites arbitraires. Faire les choses à moitié ne mène nulle part, tandis qu'un engagement total, qu'il soit physique ou intellectuel, ouvre la voie à une carrière sans regret, quelle que soit l'issue finale.
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Passer à l'action
Le parcours de Laurent Berna montre que la préparation militaire ne s'arrête jamais à la technique du combat. Elle inclut la capacité à affronter, comprendre et transformer un traumatisme en force. Se former, s'informer et s'engager pleinement restent les meilleurs outils pour qui vise une carrière dans les armées.
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Pour aller plus loin
- la préparation mentale et la gestion du stress
- la préparation physique militaire sans blessure
- le quotidien d'un policier en France, raconté sans filtre
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le syndrome post-traumatique décrit par Laurent Berna ?
Il s'agit d'une transformation durable du fonctionnement cérébral consécutive à un événement traumatique, comme un attentat. Contrairement à un choc immédiat, il peut se développer plusieurs années après les faits, déclenché par un élément anodin qui réactive la mémoire de l'événement initial.
Qu'est-ce que la thérapie EMDR évoquée dans l'épisode ?
L'EMDR est une thérapie qui reproduit par des mouvements oculaires guidés le mécanisme naturel d'archivage des souvenirs pendant le sommeil. Elle permet au cerveau de classer un événement traumatique comme terminé plutôt que de le laisser ressurgir de façon incontrôlée.
Vaut-il mieux s'engager directement ou passer par une école de sous-officiers ?
Cela dépend entièrement de l'objectif visé. Pour intégrer un régiment précis, l'engagement direct est préférable, car une école ne garantit pas d'affectation. Pour privilégier une progression de carrière, la voie de la formation peut ouvrir davantage d'opportunités par la suite.
Qu'est-ce que la mission OMLT en Afghanistan ?
L'OMLT, pour opérational mentoring and liaison team, consistait à intégrer de petites équipes françaises au sein de l'armée afghane pour la former et l'accompagner au combat, dans un cadre interarmées avec les forces américaines et afghanes.
Comment reconnaît-on les signes d'un syndrome post-traumatique qui s'installe ?
Parmi les signaux évoqués figurent l'hypervigilance permanente, l'isolement progressif, les difficultés de sommeil, la recherche compulsive d'informations liées à l'événement traumatique et des réactions physiques disproportionnées face à des éléments qui rappellent inconsciemment le traumatisme initial.
Quel conseil clé donner à un candidat à l'engagement militaire ?
Se donner les moyens de son objectif en s'informant auprès de plusieurs sources avant de choisir une spécialité, puis s'investir totalement dans la formation choisie. Un engagement partiel ne permet ni de réussir pleinement ni d'éviter les regrets en cas d'échec.
Pour comprendre à quoi ressemble le quotidien en unité, lis notre article sur la vie militaire au jour le jour.
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