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Guillaume Ancel : Saint-Cyr et la guerre

Par Benjamin Sant · Mis à jour le 05/10/2026

Un négociateur roumain reçoit une balle dans la tête en pleine jungle cambodgienne, et la négociation continue comme si de rien n'était. Cette scène, Guillaume Ancel l'a vécue de près, alors qu'il était observateur militaire non armé. Ancien lieutenant-colonel, saint-cyrien et artilleur, il a traversé quatre guerres et trois génocides avant de devenir chroniqueur et auteur. Son témoignage, livré sans filtre dans le podcast Paroles de Guerriers, bouscule les idées reçues sur le métier des armes et sur la formation des officiers français.

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Saint-Cyr forme des silencieux avant de former des chefs

Guillaume Ancel arrive à Saint-Cyr à dix-neuf ans, issu d'un milieu bourgeois lyonnais totalement étranger à l'univers militaire. Sa famille ne connaît même pas les grades. Face à quatre-vingts pour cent de camarades issus de familles militaires, il doit apprendre seul les codes, les acronymes et les hiérarchies. Mais ce choc culturel n'est rien comparé à ce qu'il découvre ensuite : une culture du silence absolue, à l'opposé du débat qu'il avait connu jusque-là.

Le bizutage qu'il a vécu, raconté dans son livre sur l'école, était rude mais remarquablement encadré sous la direction du général Georgelin. Les cadets étaient poussés à leurs limites physiques et psychologiques sans jamais être réellement mis en danger. Le problème, selon lui, n'était pas la dureté mais l'humiliation qui accompagnait souvent l'exercice, et surtout l'absence totale de dialogue avec des instructeurs qui avaient pourtant énormément à transmettre.

Pour les candidats d'aujourd'hui, ce constat reste précieux : la formation militaire exige d'accepter d'être poussé au bord de la rupture tout en gardant la capacité de réfléchir. Savoir encaisser ne suffit pas. L'armée cherche des officiers capables, plus tard, de dire non quand une situation l'exige, et cette capacité se construit dès l'école.

Obéir ne suffit jamais, savoir dire non est la vraie compétence d'officier

Guillaume Ancel insiste sur un point jamais abordé pendant sa scolarité : à quel moment un officier doit-il refuser un ordre. La jurisprudence de Nuremberg est pourtant limpide, un officier commissionné reste responsable des ordres qu'il transmet et ne peut jamais se cacher derrière une hiérarchie pour justifier une faute grave. Cette question, selon lui, entre directement en tension avec le pilier fondamental de l'institution militaire, l'obéissance.

Il cite l'amiral Lanxade, chef d'état-major des armées au moment de l'intervention française au Rwanda en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze, comme l'homme qui aurait dû alerter le président Mitterrand sur l'impossibilité morale de soutenir un régime en train de commettre un génocide. Cette défaillance au sommet, Ancel l'attribue à l'ambition personnelle de certains chefs plus qu'à un manque de lucidité.

Pour qui se prépare à une carrière d'officier, la leçon est claire : l'autorité ne protège jamais totalement celui qui a obéi sans discernement. Le vrai courage militaire ne se mesure pas uniquement sur le terrain, il se mesure aussi dans la capacité à alerter sa hiérarchie avant qu'une catastrophe ne survienne.

Le silence militaire a coûté des vies au Rwanda et à Srebrenica

L'épisode le plus marquant du récit concerne le Rwanda. Guillaume Ancel y participe à une opération officiellement humanitaire qui, dans les faits, soutient l'armée gouvernementale rwandaise, celle-là même qui conduit le génocide des Tutsis. Les militaires français le savent, mais choisissent le silence, persuadés que la discrétion professionnelle les protège.

Quelques mois plus tard, à Srebrenica, Ancel dirige le guidage de frappes aériennes et observe, photo après photo, les milices serbes exécuter méthodiquement la population masculine pendant plusieurs jours sans intervention. Il est convaincu qu'un débat public honnête sur ce qui s'est réellement passé au Rwanda aurait pu empêcher la répétition du drame à Srebrenica. Le silence des militaires, loin de protéger qui que ce soit, a permis à l'erreur de se reproduire.

Cette conviction nourrit aujourd'hui son travail de chroniqueur. Il rappelle que l'armée française a participé à trente-quatre guerres depuis la guerre d'Algérie sans que la société ne s'interroge jamais publiquement sur leurs objectifs. Pour les futurs engagés, comprendre cette histoire reste essentiel, car la transparence sur les opérations passées conditionne la légitimité des engagements futurs.

La guerre révèle des choix impossibles que l'entraînement ne prépare pas complètement

En Bosnie, Guillaume Ancel participe à la préparation d'une frappe secrète visant à tuer le général Mladic, responsable des pires atrocités de la guerre. Au moment crucial, des enfants sont repérés près de la cible. Le président Chirac, fraîchement élu, renonce à l'opération par crainte d'une image comparable à celle de la guerre du Vietnam. Dix jours plus tard, Mladic orchestre le massacre de Srebrenica.

Ancel assume d'avoir vu ces enfants sans rien dire, conscient que la mission primait. Il décrit ce moment comme les portes de l'enfer, celui où l'on accepte un coût humain pour éviter un désastre plus grand. Cette expérience illustre une vérité que ni les salles de classe de Saint-Cyr ni les manuels ne peuvent transmettre entièrement : la guerre impose des arbitrages qu'aucune préparation théorique ne rend supportables.

Il met en garde les jeunes qui s'engagent aujourd'hui dans des conflits comme celui d'Ukraine sans réelle préparation. Contrairement aux images véhiculées par le cinéma ou les jeux vidéo, la réalité du combat traumatise rapidement ceux qui n'y sont pas préparés. L'espérance de survie sans blessure y est très courte pour les combattants étrangers mal encadrés.

La formation technique à l'artillerie forge une capacité d'adaptation totale

Guillaume Ancel choisit l'artillerie parce qu'elle représentait, à son époque, la branche la plus technologique de l'armée. Il teste très tôt des systèmes sophistiqués comme le missile portable Mistral, équivalent français du Stinger américain. Mais la chute du mur de Berlin transforme radicalement l'armée française, qui passe d'une force lourde préparée à affronter l'armée soviétique à un corps expéditionnaire léger projetable partout dans le monde.

Cette reconversion l'amène à mettre son artillerie entre parenthèses pendant près de vingt ans. Il devient négociateur avec les Khmers rouges au Cambodge, guide de frappes aériennes en Bosnie, chercheur de survivants au Rwanda au cœur d'une mission qualifiée d'humanitaire. Cette polyvalence forcée, selon lui, constitue la vraie valeur de la formation reçue à Saint-Cyr, bien plus que la spécialisation technique elle-même.

Pour qui vise une carrière militaire exigeante, le message est limpide : la meilleure préparation ne consiste pas à maîtriser un seul domaine, mais à développer la capacité de s'adapter à des missions totalement imprévues, avec des moyens souvent éloignés des règlements habituels.

Les femmes et le modèle du volontariat européen dessinent l'armée de demain

Guillaume Ancel raconte avoir été choqué, à son arrivée à Saint-Cyr, par l'absence totale de femmes, justifiée à l'époque par une étude statistique sur la force physique. Son expérience de la guerre lui prouve rapidement l'inverse : au Cambodge comme en Bosnie, les combattantes les plus déterminées inspiraient davantage de respect, parfois de crainte, que leurs homologues masculins. Il cite l'exemple d'une cheffe de milice serbe si redoutée que l'OTAN l'a recrutée après le conflit pour sécuriser ses propres sites.

Il plaide également pour la création d'une garde volontaire européenne, inspirée du modèle suisse, qui permettrait à des adultes de vingt à quarante ans de suivre quelques semaines de formation militaire par an sans en faire leur carrière. L'objectif serait de multiplier par dix la proportion de citoyens dotés d'une culture militaire de base, capable de comprendre les enjeux de sécurité sans opposer systématiquement budget de défense et protection sociale.

Il insiste enfin sur un paradoxe de la guerre moderne observé en Ukraine : aucune arme isolée ne s'est révélée décisive après plusieurs années de conflit. La seule variable réellement déterminante reste la volonté de résistance d'une population entière, bien plus que la sophistication de son armement.

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Passer à l'action

Le témoignage de Guillaume Ancel rappelle que la formation militaire ne vaut rien sans lucidité morale et capacité à questionner les ordres reçus. Pour qui se prépare aux sélections et aux concours des armées, cette exigence de discernement compte autant que la condition physique ou la maîtrise technique.

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Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui est Guillaume Ancel et quel a été son parcours militaire ?

Guillaume Ancel est un ancien lieutenant-colonel de l'armée française, diplômé de Saint-Cyr et spécialisé en artillerie. Il a été déployé au Cambodge, en ex-Yougoslavie et au Rwanda, participant à quatre guerres et témoin de trois génocides. Il a quitté l'armée en deux mille cinq après vingt ans de service et est devenu écrivain et chroniqueur reconnu.

Pourquoi Guillaume Ancel critique-t-il la culture du silence militaire ?

Il estime que ce silence, confondu à tort avec le secret professionnel, a empêché la société française de tirer les leçons d'opérations ratées comme celle du Rwanda. Selon lui, parler aurait pu éviter la répétition du drame quelques mois plus tard à Srebrenica, où huit mille personnes ont été massacrées sous les yeux de l'armée française.

Comment s'est déroulé le bizutage à Saint-Cyr selon son témoignage ?

Il décrit un bizutage physiquement et psychologiquement très dur mais remarquablement encadré sous la direction du général Georgelin, qui poussait les cadets jusqu'à leurs limites sans jamais les mettre en danger réel. Son seul regret concerne l'atmosphère d'humiliation qui accompagnait parfois l'exercice, et l'absence de dialogue avec les instructeurs.

Quelle place occupaient les femmes à Saint-Cyr à l'époque de Guillaume Ancel ?

Aucune femme n'était admise à Saint-Cyr durant sa scolarité, une absence justifiée alors par une étude statistique sur la force physique. Son expérience du terrain, notamment au Cambodge et en Bosnie, lui a montré que des combattantes pouvaient inspirer autant de respect et de crainte que leurs homologues masculins.

Qu'est-ce que la garde volontaire européenne proposée par Guillaume Ancel ?

Il s'agit d'un projet inspiré du modèle suisse, permettant à des volontaires adultes de suivre quelques semaines de formation militaire chaque année sans faire carrière dans l'armée. L'objectif est de développer une culture militaire partagée dans la société civile et de renforcer la capacité de défense territoriale sans surcharger l'armée professionnelle.

Quelle leçon tire Guillaume Ancel de la guerre en Ukraine ?

Il observe qu'après plusieurs années de conflit, aucune arme isolée ne s'est révélée véritablement décisive. La volonté de résistance d'une population reste, selon lui, le facteur le plus déterminant, bien plus que la technologie ou la puissance de feu déployée par les armées engagées.

Si tu prépares une sélection, notre article sur la préparation mentale militaire détaille les méthodes de travail.

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